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    April 14

    Critique de La Zona, film de Rodrigo Pla

     

     

    PERSONNE NE SORT INDEMNE DE LA ZONA

     

    1° Le renouveau du cinéma mexicain

     

    Après l’âge d’or du cinéma mexicain dans les années 50, la production mexicaine se réduisait pour l’essentiel et à de rares exceptions près (comme Rojo Amanecer[1] de Jorge Fons) à de mauvaises comédies. Or, depuis peu, le Mexique, à l’instar de la France, consacre une partie des revenus de tous les films qu’il diffuse, y-compris les méga-productions  hollywoodiennes, au financement des productions locales. Ca a pour effet de revitaliser profondément l’activité cinématographique de ce pays...  

                                                                                                           Rojo amanecer 

     

     Ainsi, on voit depuis la fin des années 90 surgir toute une génération de jeunes réalisateurs talentueux et ambitieux, qui ont su conquérir un large public, bien au-delà des frontières nationales. Je pense notamment à Carlos Carrera (Le crime du père Amaro[2]), Arturo Ripstein (Pas de lettre pour le colonel[3]), Guillermo del Toro (L'échine du diable[4]), , et surtout Carlos Reygada (Bataille dans le ciel) et Alejandro González Iñárritu (Les amours chiennes[5]).

     

        affiche zona    2° Un monde clos qui bascule dans la folie criminelle

     

    Dans cette veine, sort en France en ce moment, le premier long métrage de Rodrigo Plá,  un jeune Mexicain très prometteur: La zona, propriété privée. C’est un film très noir qui se passe à Mexico et illustre un phénomène qu’on retrouve dans toute l’Amérique latine : les quartiers entourés de palissades et contrôlés par des vigiles privés dans lesquels les nantis se barricadent comme dans de véritables forteresses. « Qu’est-ce que je dirai à mon fils quand il grandira et qu’il me demandera pourquoi nous vivons derrière un mur ? », s’interroge un des rares personnages du film à remettre timidement le système en question. Dans la Zona, trois jeunes parviennent à pénétrer dans l’enceinte ultra-sécurisée de la zone résidentielle à côté de leur quartier populaire et miséreux. Ils se livrent à un cambriolage qui tourne mal : la propriétaire des lieux les surprend et braque une arme sur eux. Frappée et désarmée, elle se met à hurler. Le plus agressif des trois étouffe ses cris mais elle n’y survivra pas. S’ensuit une fusillade : deux des garçons sont tués et l’un des gardiens est lui aussi abattu, par erreur, par un habitant de la Zona. Les résidents vont décider d’étouffer l’affaire, de faire disparaître les corps et d’expliquer à la veuve du vigile qu’il s’est suicidé avec son arme de service. Mais un élément menace encore la trouble harmonie qui règne à la Zona. Cet élément, c’est Miguel, le troisième gamin et seul survivant de cette expédition cauchemardesque. Apeuré et complètement dépassé par les événements, il ne comprend pas comment il s’est laissé embarqué dans cette histoire. Les voisins se mobilisent et entreprennent une véritable chasse à l’homme pour le retrouver et le tuer parce qu’ils représente à leurs yeux une menace et parce qu’il est devenu un témoin gênant.

     

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                             photo de la production                                                                       

               

    3° Une violence qui a des racines, une histoire

     

    Cette fiction n’est pas si éloignée d’une certaine réalité  vécue en Amérique Latine. L’existence d’escadrons de la mort en Colombie ou au Brésil l’atteste, avec ces policiers payés par les commerçants d’un quartier pour exterminer la nuit, en dehors de leur service officiel, les enfants de la rue, potentiels délinquants. Je pense également à certaines pratiques qu’on m’a rapportées au Guatemala : lorsqu’un petit voleur est surpris sur certains marchés, il est poursuivi, attrapé et roué de coups par la foule en furie, puis on  l’asperge d’essence avant de le transformer en torche vivante. Ces faits d’une violence extrême sont révélateurs des importants disfonctionnements et carences de l’état. Depuis bientôt 30 ans, tous ces pays ont scrupuleusement suivi les instructions néolibérales du FMI dont Dominique Strauss-Kahn s’enorgueillit (avec tout le parti socialiste français) d’être le nouveau président. Pour continuer à obtenir des prêts internationaux, ces nations en principe souveraines, à commencer par le Mexique dès 1982, ont du se plier à des réajustements structurels. Ceux-ci les ont menés à sacrifier tout ce qui est service public (santé, justice, police, éducation, etc.) au dépens du secteur privé et des exportations (pour rembourser la dette).

     

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                                                                         photo de la production

     

    Ces mesures n’ont fait qu’accroître la pauvreté et le désespoir qui conduit une partie de la jeunesse sans avenir à se tourner vers l’exil ou la délinquance. Dans le même temps, la police mal formée, sous-payée et par conséquent complètement corrompue ne remplit plus son rôle de protection des citoyens. Pire, les policiers profitent souvent de leur pouvoir pour commettre tous types d’exactions et sont redoutés par la population qu’ils sont censés protéger. Cette conjoncture pousse ceux qui en ont les moyens à faire appel aux vigiles privés. Une autre conséquence est que les gens, ne pouvant compter sur la police, sont tentés de rendre la justice par eux-même avec toutes les dérives fascistes que cela peut entraîner.

     

    4° La peur qui conduit à la barbarie

     

    Le film de Rodrigo Plá nous montre des gens ayant un très bon niveau social, avec une bonne éducation, souvent des pères et des mères de famille aimants. Il dévoile les mécanismes qui font que ces gens qui ont précisément en commun de rejeter la violence de la rue, vont soudain basculer dans la barbarie. C’est la peur qu’ils éprouvent face à l’intrusion d’un élément extérieur perçu comme une remise en cause de leur tranquillité qui va déchaîner toute cette haine. Cette peur de la différence, sociale en l’occurrence, pousse les résidents, dans un inquiétant mouvement grégaire, à vouloir sacrifier Miguel au nom de l’intérêt supérieur de la communauté. La Zona se referme sur lui comme un véritable piège à rat duquel il va tenter de s’échapper. Quelques rares habitants vont tenter de faire entendre un message discordant au long du film, mais la pression du groupe les contraint au silence et à la résignation. Seul un jeune du même âge que Miguel va l’aider.

     

     

     

    5 « Dans ce monde, trop de murs et pas assez de ponts »

     

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                       photo de la production

     

    Dans une série de reportages radiophoniques récents, Daniel Mermet[6] s’est rendu à Tijuana, pour enquêter sur la frontière qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Il a pu lire sur le "mur de la honte[7]" un tag du côté mexicain qui dénonçait : « dans ce monde, trop de murs et pas assez de ponts ». Les habitants de la Zona pensaient être à l’abri des problèmes sociaux qui secouent Mexico derrière leur mur. C’est la peur de la délinquance qui les a conduit à vivre en vase clos. Au fur et à mesure que les inégalités s’accroissent, le réflexe du repli sur soi a tendance à se généraliser et c’est là où La Zona dépasse la problématique mexicaine voire latino-américaine. Les privilégiés du monde entier bâtissent des murs pour se protéger des plus défavorisés : ça commence par les quartiers comme la Zona au Mexique mais ça se poursuit avec un mur entre pays comme le mur qui sépare les Etats-Unis du Mexique ou Israël des territoires palestiniens. Ca tient à une politique d’aménagement du territoire en Europe qui va repousser loin des centre-villes les populations les plus fragiles et concentrer la misère et les problèmes dans des banlieues sordides. C’est l’Union Européenne enfin qui à l’échelle continentale est en train de se construire comme une forteresse de pays riches, avec des politiques de plus en plus agressives et restrictives vis-à-vis de l’immigration venue du sud.

     

    6° Inquiétantes caméras

     

    Les images des caméras de surveillance, qui quadrillent la Zona sont omniprésentes dans le film et portent un regard froid et gris sur cet univers  clos, qui se voulait un petit paradis et se révèle un enfer. Elles sont oppressantes et rajoute à l’inhumanité du système. Elles expriment la volonté de tout vouloir contrôler. Là encore, on peut établir un parallèle avec ce qui se passe en Europe, où le tout sécuritaire nous conduit à truffer nos villes de ces cyclopes espions. Toujours dans ses reportages sur la Frontière mexicano – Etats-unienne, Mermet témoigne de la présence de caméras de surveillance placées à intervalle régulière sur le mur qui sépare les deux pays. L’objectif à court-terme est de transformer le citoyen landa en auxiliaire de police. Il pourra, dès que le système sera opérationnel, observer un petit coin de la frontière tranquillement sur internet depuis chez lui. Dès qu’il apercevra un latino-américain tentant de rentrer clandestinement sur le territoire etats-uniens, il décrochera son téléphone et n’aura plus qu’à dénoncer héroïquement le malheureux qui risque sa vie afin de trouver un travail pour nourrir sa famille restée au pays. Ceausescu en a rêvé, Bush va le réaliser…

     

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    7° Déshumanisation

     

    Ce film nous pousse à réfléchir sur cette peur de l’autre qui peut nous conduire au pire et dont certains hommes politiques ont fait leur fond de commerce et pas seulement à l’extrême-droite. Rodrigo Plá analyse ici intelligemment les mécanismes d’exclusion et de rejet qui nous déshumanisent tous, aussi bien ceux qui en souffrent que ceux qui les mettent en pratique. Il dénonce les réflexes grégaires qui ont tôt fait de balayer nos beaux principes et la difficulté de se dresser contre une majorité fanatisée.

     

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                                                                   photo de la production

     

    Il pose en filigrane la problématique de cette illusion selon laquelle on peut fragmenter la planète entre Nord et Sud, créer des forteresses et laisser impunément crever le reste du monde ; l’illusion qu’on peut, dans nos villes, isoler les quartiers pauvres des quartiers riches.  Enfin et surtout, Plá nous montre qu’il est illusoire de penser qu’on peut collaborer, contribuer à un système qui repose sur d’insupportables inégalités sociales, sans en payer le prix, à un moment ou à un autre. Un film dur mais de ceux dont on peut dire qu’on est plus tout à fait le même en ressortant de la salle obscure que lorsqu’on y est entré...

     

                                                                  Trikess (FG)

                                                        lundi 14 avril 2008

     

                                                            


    [1] Rojo amanecer : excellent film qui revient sur le massacre de centaines d’étudiants mexicains le 2 octobre 68 sur la place de Tlatelolco, dite des 3 cultures. Ils s’étaient  réunis là à la suite d’une manifestation dans le cadre des mouvements de protestation de la jeunesse, qui ont eu lieu  un peu partout dans le monde cette année là. Le président Diaz Ordaz a voulu faire place nette avant les JO de 68 à Mexico.

     

     [2] El crimen del padre Amaro : adaptation du roman eponyme du grand écrivain portugais José Maria Eça De Queiroz 

     

    [3] El coronel no tiene quien le escriba : adaptation du roman de Gabriel García Márquez par Arturo Ripstein, qui commença par être assistant pour Buñuel. C’est le moins jeune de la liste.

     

    [4] El espinazo del diablo : film d’épouvante qui se déroule dans un orphelinat espagnol durant la guerre civile.

     

    [5] Los amores perros :  Iñarritu est aussi le rélisateur de 21 grammes et de Babel avec Brad Pitt. Il se caractérise notamment par la construction narrative avec plusieurs histoires qui évoluent en parallèle avant de se rejoindre.

     

    [6] Daniel Mermet conduit l’excellentissime émission de reportages engagés Là bas si j’y suis, du lundi au vendredi sur France Inter à 15h00. Vous pouvez réécouter ses émissions sur www.là-bas.org .

     

    [7] Afin de dissuader les clandestins mexicains de traverser la frontière avec les Etats-Unis, la plus longue frontière qu’un pays riche partage avec un pays pauvre, Georges W Bush avec l’approbation notamment d’Hilary Clinton et de Barack Obama, a décidé d’ériger un mur dans l’esprit de celui de Berlin mais cette fois entre deux pays capitalistes, l’un pauvre, l’autre extrêmement riche. Une des conséquences de ce mur est que les clandestins sont obligés de passer par des endroits encore plus dangereux et que des centaines d’espaldas mojadas meurent chaque année en tentant de trouver un futur meilleur aux Etats –Unis. 

     

     

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