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Chroniques mexicaines

Plongée au coeur d'un pays complexe et fascinant

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Triikess

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May 05

PLAN DU SITE

 

 

PLAN DU SITE

 

                                                                 

 

ALBUMS PHOTOS :  2° Guerrero, Sierra Madre 1998 (nouveau)

 

                                      Fête des morts, nov. 2007

 

TEXTES :

     -   7) PERSONNE NE SORT INDEMNE DE LA ZONA (critique de film) 

 

-         6) INCURSION DANS L’UNIVERS CARCERAL MEXICAIN (2de partie – suite et fin)

 

-         5) 2ème CHRONIQUE MEXICAINE : « A bas la loi de la gravitation ! »

 

-         4) INCURSION DANS L’UNIVERS CARCERAL MEXICAIN (1ère partie)

 

-         3) LOS HONGOS, une expérience mystique en terre mexicaine (2de  partie – suite et fin) (nouvelles illustrations)

 

-         2) 1ère CHRONIQUE MEXICAINE : Observateur des droits humains au Chiapas.

 

-         1) LOS HONGOS, une expérience mystique en terre mexicaine (1ère partie) (nouvelles illustrations)

 

DROITS D’AUTEUR :

 

Tous les textes et photos de ce site (sauf mention contraire) sont de moi. Merci de bien vouloir me demander l’autorisation si vous voulez les utiliser.  

                                           Trikess (FG)

 

ACTUALITE DU SITE :

 

    -    En cours d’écriture : la 3ème chronique mexicaine (publication prévue le 10 mai)

   

-         Faites un tour sur mes autres blogs, notamment sur bourlinguer (voir liens dans le module blog). Vous y trouverez le texte « Aléas » qui m’a été inspiré par la région de Metlatonoc dans la Sierra Madre du Guerrero où j’ai pris les photos du dernier album. Le texte est lui illustré par des photos originales et inédites du grand photographe Bertrand Meunier. http://bourlinguer.spaces.live.com/blog/cns!231D31538263AAA3!2110.entry

 

 

April 14

Critique de La Zona, film de Rodrigo Pla

 

 

PERSONNE NE SORT INDEMNE DE LA ZONA

 

1° Le renouveau du cinéma mexicain

 

Après l’âge d’or du cinéma mexicain dans les années 50, la production mexicaine se réduisait pour l’essentiel et à de rares exceptions près (comme Rojo Amanecer[1] de Jorge Fons) à de mauvaises comédies. Or, depuis peu, le Mexique, à l’instar de la France, consacre une partie des revenus de tous les films qu’il diffuse, y-compris les méga-productions  hollywoodiennes, au financement des productions locales. Ca a pour effet de revitaliser profondément l’activité cinématographique de ce pays...  

                                                                                                       Rojo amanecer 

 

 Ainsi, on voit depuis la fin des années 90 surgir toute une génération de jeunes réalisateurs talentueux et ambitieux, qui ont su conquérir un large public, bien au-delà des frontières nationales. Je pense notamment à Carlos Carrera (Le crime du père Amaro[2]), Arturo Ripstein (Pas de lettre pour le colonel[3]), Guillermo del Toro (L'échine du diable[4]), , et surtout Carlos Reygada (Bataille dans le ciel) et Alejandro González Iñárritu (Les amours chiennes[5]).

 

    affiche zona    2° Un monde clos qui bascule dans la folie criminelle

 

Dans cette veine, sort en France en ce moment, le premier long métrage de Rodrigo Plá,  un jeune Mexicain très prometteur: La zona, propriété privée. C’est un film très noir qui se passe à Mexico et illustre un phénomène qu’on retrouve dans toute l’Amérique latine : les quartiers entourés de palissades et contrôlés par des vigiles privés dans lesquels les nantis se barricadent comme dans de véritables forteresses. « Qu’est-ce que je dirai à mon fils quand il grandira et qu’il me demandera pourquoi nous vivons derrière un mur ? », s’interroge un des rares personnages du film à remettre timidement le système en question. Dans la Zona, trois jeunes parviennent à pénétrer dans l’enceinte ultra-sécurisée de la zone résidentielle à côté de leur quartier populaire et miséreux. Ils se livrent à un cambriolage qui tourne mal : la propriétaire des lieux les surprend et braque une arme sur eux. Frappée et désarmée, elle se met à hurler. Le plus agressif des trois étouffe ses cris mais elle n’y survivra pas. S’ensuit une fusillade : deux des garçons sont tués et l’un des gardiens est lui aussi abattu, par erreur, par un habitant de la Zona. Les résidents vont décider d’étouffer l’affaire, de faire disparaître les corps et d’expliquer à la veuve du vigile qu’il s’est suicidé avec son arme de service. Mais un élément menace encore la trouble harmonie qui règne à la Zona. Cet élément, c’est Miguel, le troisième gamin et seul survivant de cette expédition cauchemardesque. Apeuré et complètement dépassé par les événements, il ne comprend pas comment il s’est laissé embarqué dans cette histoire. Les voisins se mobilisent et entreprennent une véritable chasse à l’homme pour le retrouver et le tuer parce qu’ils représente à leurs yeux une menace et parce qu’il est devenu un témoin gênant.

 

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                         photo de la production                                                                       

           

3° Une violence qui a des racines, une histoire

 

Cette fiction n’est pas si éloignée d’une certaine réalité  vécue en Amérique Latine. L’existence d’escadrons de la mort en Colombie ou au Brésil l’atteste, avec ces policiers payés par les commerçants d’un quartier pour exterminer la nuit, en dehors de leur service officiel, les enfants de la rue, potentiels délinquants. Je pense également à certaines pratiques qu’on m’a rapportées au Guatemala : lorsqu’un petit voleur est surpris sur certains marchés, il est poursuivi, attrapé et roué de coups par la foule en furie, puis on  l’asperge d’essence avant de le transformer en torche vivante. Ces faits d’une violence extrême sont révélateurs des importants disfonctionnements et carences de l’état. Depuis bientôt 30 ans, tous ces pays ont scrupuleusement suivi les instructions néolibérales du FMI dont Dominique Strauss-Kahn s’enorgueillit (avec tout le parti socialiste français) d’être le nouveau président. Pour continuer à obtenir des prêts internationaux, ces nations en principe souveraines, à commencer par le Mexique dès 1982, ont du se plier à des réajustements structurels. Ceux-ci les ont menés à sacrifier tout ce qui est service public (santé, justice, police, éducation, etc.) au dépens du secteur privé et des exportations (pour rembourser la dette).

 

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                                                                     photo de la production

 

Ces mesures n’ont fait qu’accroître la pauvreté et le désespoir qui conduit une partie de la jeunesse sans avenir à se tourner vers l’exil ou la délinquance. Dans le même temps, la police mal formée, sous-payée et par conséquent complètement corrompue ne remplit plus son rôle de protection des citoyens. Pire, les policiers profitent souvent de leur pouvoir pour commettre tous types d’exactions et sont redoutés par la population qu’ils sont censés protéger. Cette conjoncture pousse ceux qui en ont les moyens à faire appel aux vigiles privés. Une autre conséquence est que les gens, ne pouvant compter sur la police, sont tentés de rendre la justice par eux-même avec toutes les dérives fascistes que cela peut entraîner.

 

4° La peur qui conduit à la barbarie

 

Le film de Rodrigo Plá nous montre des gens ayant un très bon niveau social, avec une bonne éducation, souvent des pères et des mères de famille aimants. Il dévoile les mécanismes qui font que ces gens qui ont précisément en commun de rejeter la violence de la rue, vont soudain basculer dans la barbarie. C’est la peur qu’ils éprouvent face à l’intrusion d’un élément extérieur perçu comme une remise en cause de leur tranquillité qui va déchaîner toute cette haine. Cette peur de la différence, sociale en l’occurrence, pousse les résidents, dans un inquiétant mouvement grégaire, à vouloir sacrifier Miguel au nom de l’intérêt supérieur de la communauté. La Zona se referme sur lui comme un véritable piège à rat duquel il va tenter de s’échapper. Quelques rares habitants vont tenter de faire entendre un message discordant au long du film, mais la pression du groupe les contraint au silence et à la résignation. Seul un jeune du même âge que Miguel va l’aider.

 

 

 

5 « Dans ce monde, trop de murs et pas assez de ponts »

 

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                   photo de la production

 

Dans une série de reportages radiophoniques récents, Daniel Mermet[6] s’est rendu à Tijuana, pour enquêter sur la frontière qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Il a pu lire sur le "mur de la honte[7]" un tag du côté mexicain qui dénonçait : « dans ce monde, trop de murs et pas assez de ponts ». Les habitants de la Zona pensaient être à l’abri des problèmes sociaux qui secouent Mexico derrière leur mur. C’est la peur de la délinquance qui les a conduit à vivre en vase clos. Au fur et à mesure que les inégalités s’accroissent, le réflexe du repli sur soi a tendance à se généraliser et c’est là où La Zona dépasse la problématique mexicaine voire latino-américaine. Les privilégiés du monde entier bâtissent des murs pour se protéger des plus défavorisés : ça commence par les quartiers comme la Zona au Mexique mais ça se poursuit avec un mur entre pays comme le mur qui sépare les Etats-Unis du Mexique ou Israël des territoires palestiniens. Ca tient à une politique d’aménagement du territoire en Europe qui va repousser loin des centre-villes les populations les plus fragiles et concentrer la misère et les problèmes dans des banlieues sordides. C’est l’Union Européenne enfin qui à l’échelle continentale est en train de se construire comme une forteresse de pays riches, avec des politiques de plus en plus agressives et restrictives vis-à-vis de l’immigration venue du sud.

 

6° Inquiétantes caméras

 

Les images des caméras de surveillance, qui quadrillent la Zona sont omniprésentes dans le film et portent un regard froid et gris sur cet univers  clos, qui se voulait un petit paradis et se révèle un enfer. Elles sont oppressantes et rajoute à l’inhumanité du système. Elles expriment la volonté de tout vouloir contrôler. Là encore, on peut établir un parallèle avec ce qui se passe en Europe, où le tout sécuritaire nous conduit à truffer nos villes de ces cyclopes espions. Toujours dans ses reportages sur la Frontière mexicano – Etats-unienne, Mermet témoigne de la présence de caméras de surveillance placées à intervalle régulière sur le mur qui sépare les deux pays. L’objectif à court-terme est de transformer le citoyen landa en auxiliaire de police. Il pourra, dès que le système sera opérationnel, observer un petit coin de la frontière tranquillement sur internet depuis chez lui. Dès qu’il apercevra un latino-américain tentant de rentrer clandestinement sur le territoire etats-uniens, il décrochera son téléphone et n’aura plus qu’à dénoncer héroïquement le malheureux qui risque sa vie afin de trouver un travail pour nourrir sa famille restée au pays. Ceausescu en a rêvé, Bush va le réaliser…

 

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7° Déshumanisation

 

Ce film nous pousse à réfléchir sur cette peur de l’autre qui peut nous conduire au pire et dont certains hommes politiques ont fait leur fond de commerce et pas seulement à l’extrême-droite. Rodrigo Plá analyse ici intelligemment les mécanismes d’exclusion et de rejet qui nous déshumanisent tous, aussi bien ceux qui en souffrent que ceux qui les mettent en pratique. Il dénonce les réflexes grégaires qui ont tôt fait de balayer nos beaux principes et la difficulté de se dresser contre une majorité fanatisée.

 

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                                                               photo de la production

 

Il pose en filigrane la problématique de cette illusion selon laquelle on peut fragmenter la planète entre Nord et Sud, créer des forteresses et laisser impunément crever le reste du monde ; l’illusion qu’on peut, dans nos villes, isoler les quartiers pauvres des quartiers riches.  Enfin et surtout, Plá nous montre qu’il est illusoire de penser qu’on peut collaborer, contribuer à un système qui repose sur d’insupportables inégalités sociales, sans en payer le prix, à un moment ou à un autre. Un film dur mais de ceux dont on peut dire qu’on est plus tout à fait le même en ressortant de la salle obscure que lorsqu’on y est entré...

 

                                                              Trikess (FG)

                                                    lundi 14 avril 2008

 

                                                        


[1] Rojo amanecer : excellent film qui revient sur le massacre de centaines d’étudiants mexicains le 2 octobre 68 sur la place de Tlatelolco, dite des 3 cultures. Ils s’étaient  réunis là à la suite d’une manifestation dans le cadre des mouvements de protestation de la jeunesse, qui ont eu lieu  un peu partout dans le monde cette année là. Le président Diaz Ordaz a voulu faire place nette avant les JO de 68 à Mexico.

 

 [2] El crimen del padre Amaro : adaptation du roman eponyme du grand écrivain portugais José Maria Eça De Queiroz 

 

[3] El coronel no tiene quien le escriba : adaptation du roman de Gabriel García Márquez par Arturo Ripstein, qui commença par être assistant pour Buñuel. C’est le moins jeune de la liste.

 

[4] El espinazo del diablo : film d’épouvante qui se déroule dans un orphelinat espagnol durant la guerre civile.

 

[5] Los amores perros :  Iñarritu est aussi le rélisateur de 21 grammes et de Babel avec Brad Pitt. Il se caractérise notamment par la construction narrative avec plusieurs histoires qui évoluent en parallèle avant de se rejoindre.

 

[6] Daniel Mermet conduit l’excellentissime émission de reportages engagés Là bas si j’y suis, du lundi au vendredi sur France Inter à 15h00. Vous pouvez réécouter ses émissions sur www.là-bas.org .

 

[7] Afin de dissuader les clandestins mexicains de traverser la frontière avec les Etats-Unis, la plus longue frontière qu’un pays riche partage avec un pays pauvre, Georges W Bush avec l’approbation notamment d’Hilary Clinton et de Barack Obama, a décidé d’ériger un mur dans l’esprit de celui de Berlin mais cette fois entre deux pays capitalistes, l’un pauvre, l’autre extrêmement riche. Une des conséquences de ce mur est que les clandestins sont obligés de passer par des endroits encore plus dangereux et que des centaines d’espaldas mojadas meurent chaque année en tentant de trouver un futur meilleur aux Etats –Unis. 

 

 
March 08

Incursion dans l'univers carcéral mexicain

 

 

 

INCURSION DANS L'UNIVERS CARCERAL MEXICAIN

                                                            (2de partie – suite et fin)

 

 

       1° LE PETIT CHAPULTEPEC

 

Pour qu’on puisse parler librement, Paco m’invite à le suivre « je vais lui montrer Chapultepec » annonce-t’il à ses parents. On redescend les escaliers et on arrive à une vaste zone qui fait tout le tour du bâtiment. Là encore, la scène est surréaliste, on se croirait en ville : il y a tout un tas de petits buibuis, d’aucuns vendent des tacos, il y a beaucoup d’artisanat réalisé par les prisonniers, des tobogans et des jeux pour les enfants, des couples sont allongés sur des couvertures, sous des bâches, qui forment autant de petites alcôves alignées contre le mur. Certains discutent tranquillement, d’autres regardent tout simplement les passants déambuler.

 

Plus loin, d’autres tentes de fortune du même style présentent la particularité d’être fermées. Paco me fait comprendre que les couples y trouvent l’intimité nécessaire à leurs ébats.

« Le prisonniers qui possédait ces tentes là vient de les revendre pour 5000 pesos car il est sur le point de sortir.

- Et il les louait ?

- Bien sûr. TOUT ici se monnaye, tout est question d’argent. Il y a aussi des petits pavillons. Tu fais la demande auprès de l’administration et une fois par semaine tu as le droit, moyennant finance, encore une fois, de passer une soirée avec ta femme. Mais si tu n’as pas envie de faire la demande toutes les semaines ou d’attendre le samedi (il y a 4 jours de visite par semaine), il y a les solutions alternatives. » me répond-il en désignant de la tête les petites tentes. Je te montrerai autre chose toute à l’heure… » 

 

 

      2° LE SOURIRE DE LA MOSCA

 

Je m’arrête à un stand et achète un petit tableau représentant la vierge de Guadalupe, vierge amérindienne, plus vénérée, dans le très catholique Mexique, que le Christ lui-même. Le travail est remarquable : de loin on croirait une peinture, en fait, c’est réalisé avec des fils habilement tendus de couleur vert, rouge et or. Il faut un sacré savoir-faire pour réussir ce tour de force. En même temps, celui qui fait ça doit avoir du temps pour arriver à cette perfection. Il n’est plus tout jeune et je ne demande pas combien de temps il a passé ici. Certains sont condamnés comme aux Etats-Unis à quelques centaines d’années de détention, chose qui m’a toujours paru ridicule…

 

Le jeune qui me le vend, lui, est surnommé la Mosca, la mouche. Il me suggère avec un large sourire édenté de la faire bénir par un prêtre « et comme ça on va tous sortir d’ici ! » J’imagine que pour certains, seul un miracle pourrait effectivement les tirer d’ici. En tout cas, l’endroit est très agréable. C’est bizarre à dire, mais tout ici respire la vie, les enfants qui jouent, les couples qui se prélassent comme au parc, les petits marchands de tout et de rien, etc. J’interroge Paco, amusé :

- Et ça s’appelle vraiment Chapultepec ? (Chapultepec est notamment le nom d’un parc de Mexico où l’ambiance est similaire)

- Oui, c’est vraiment comme ça qu’on l’appelle. »

 

 

                  3° DERRIERE LA PORTE

 

Paco me raconte aussi que depuis qu’il est là, il a inscrit dans un petit carnet plus de 200 mots d’argot " caneros ". « Canero, par exemple, m’explique-t’il, c’est l’adjectif qui désigne ce qui a trait à la prison. »

Je l’encourage à continuer à écrire, trouvant ça vraiment intéressant. On rediscute un petit peu des circonstances de son arrestation, de son appel pour lequel il attend une réponse. Il me confie que le plus dur pour lui et de ne pas pouvoir appuyer sa famille, ses enfants et sa femme, qui est sans emploi. Puis nous remontons. 

 

Alors qu’on se dirige vers le restaurant, Paco bifurque à droite et ouvre une porte, salue le gars à l’intérieur et me fait signe de passer. Dans l’entrée, sur une petite étagère, des draps et des serviettes soigneusement pliés attendent qu’on les prennent. Paco me montre en tirant un rideau un des lits séparés entre eux par de minces parois. Il m’explique que c’est un des endroits les plus décents pour avoir un peu d’intimité avec sa compagne. Il n’y a probablement pas de couple à cet instant précis car on n’entend aucun bruit. Par contre, comme il n’y a aucune fenêtre, il flotte une odeur de sperme et de sueur. Pas très romantique tout ça…

 

 

                            4° L’ENVERS DU DECORS

 

De retour au restaurant, on continue à discuter Paco et moi tandis que Leticia bavarde avec ses parents. Paco m’explique que chaque jour, les gardiens extorquent les prisonniers. Chaque détenu doit verser une certaine somme quotidiennement sous peine de se faire violemment passer à tabac. Les rapports avec les gardiens se font dans les dortoirs, pas dans la zone où les visiteurs sont autorisés. « Il faut payer tous les jours, sinon tu passes vraiment un sale quart d’heure. Parfois, des inspecteurs de la commission des droits humains viennent visiter la prison. Ce jour là, les gardiens nous font savoir que celui qui aura le malheur de remettre le fruit du racket journalier devant les inspecteurs se fera massacrer.  Du coup, les inspecteurs ne se rendent compte de rien. »

 

La société parallèle qui s'est installée dans la prison est une carricature de celle du dehors. Pour celui qui a les moyens, la vie est agréable, à l'image de ce narcotrafiquant qui a payé pour avoir son terrain de tennis au coeur de la prison. En revanche, le pauvre lui sera exposé à tous types de violences, d'exploitation. Il m’explique aussi que les amérindiens sont dans un dortoir spécial, juste en dessous des quelques prisonniers européens ou états-uniens à qui ils servent de serviteurs. Ainsi donc la prison perpétue les pires traditions coloniales…

 

 

                        5° L’ENFER DE LA DROGUE

 

Je laisse Paco avec sa famille et vais faire un tour tout seul à Chapultepec. L’ambiance y est vraiment plaisante, insouciante. Ce contraste me frappe vraiment. J’aperçois tout de même un jeune avec une pipe artisanale en train de fumer ce qui est probablement du crack sans même prendre la peine de se cacher. Pourquoi le ferait-il en effet puisque paradoxalement, dans ce lieu où les prisonniers devraient sentir le poids de la loi, c’est eux qui la font, la loi. Paco m’explique, juste avant qu’on se sépare car la fin des visites approche, qu’il y a un « parrain » par type de drogue dans la prison. La drogue entre ici sans le moindre problème. Si elle venait à manquer, il y aurait une émeute parmi les prisonniers. Les gardiens se sucrent au passage comme sur toutes les matières premières nécessaires à la confection de l’artisanat, à la nourriture qui sera revendue, etc. Certains drogués vivent un véritable enfer, n’ayant pas les moyens de leur vice et s’endettant auprès des trafiquants pour se payer leur dose. S’ils ne sont pas en mesure de régler leurs dettes d’une façon où d’une autre, après plusieurs avertissements et corrections musclées, on les retrouve avec un couteau entre les omoplates ou le crâne défoncé.

 

« De toutes façons, il faut toujours être sur ses gardes ici, il y a des individus très dangereux. » Je demande enfin à Paco s’il y a des membres des Maras, ces gangs ultra violents qui se sont créés entre les Etats-Unis et l’Amérique Centrale et qui sont en train de gagner le Mexique comme une gangrène. Sa réponse m’étonne beaucoup, j’aurais cru le contraire :

« Oui bien sûr, il y en a, tu les reconnais à leurs tatouages mais ici ils ne fonctionnent pas en tant que pandilla, que gang. Ici, c’est chacun pour soi. »

 

                                                        Trikess (FG)

  

La prochaine fois que je reverrai Paco, ce sera en tant qu’homme libre même si lui et moi redoutions le contraire lorsque nous nous sommes donnés l’embrassade d’au-revoir. Paco a été innocenté en appel et a depuis recouvré sa liberté. Heureusement, il avait les moyens de se payer un bon avocat qui a mis en avant les incohérences de l’accusation. Mais pour les milliers d’autres, je parle de ceux accusés à tort, qui n’en ont pas les moyens, ils continuent de croupir au Reclusorio del Sur où dans d’autres prisons du Mexique. Cet article leur est dédié.

 

 

2ème chronique mexicaine

 
 
 
2èmes CHRONIQUES MEXICAINES : « A bas la loi de la gravitation !!! » 
 
 
 

                1° UNE HACIENDA EN RUINES

 

Lorsqu’on est observateur des droits humains dans une communauté zapatiste au Chiapas, surtout si c’est une petite communauté[11], pour peu qu’on soit un minimum ouvert à l’échange, on entretient avec la population des liens privilégiés. Les filles vont aider les femmes à faire les tortillas à l’aube, on est invité à manger dans certaines familles, les hommes nous emmènent pécher, on se baigne avec eux dans le fleuve, on peut les accompagner à la milpa[12], on joue au foot avec les enfants, on fait la sentinelle jusqu’à l’aube avec ceux qui ont été désignés à cette fin,  les jeunes nous emmènent parfois en excursion dans les environs. Seule obligation, ne jamais laisser la communauté sans observateur, mais comme on est plusieurs, on s’organise. Parfois, on nous prête des chevaux pour explorer les environs.

 

C’est comme ça qu’à l’été 2006, on est allé à plusieurs reprises à cheval jusqu’à une hacienda qui appartenait avant à la famille Castellanos. Ce sont des parents de l’ancien gouverneur du Chiapas, Absalón Castellanos[13], qui a fait fortune notamment dans l’exploitation du bois... En janvier 1994, beaucoup de grands propriétaires terriens qui contrôlaient des territoires immenses ont fui devant le soulèvement zapatiste. Ce fut le cas des Castellanos, que l’EZLN a tout juste autorisé à venir récupérer leur bétail après coup. Douze ans après, leur hacienda est en ruines, les zapatistes ne l’ont pas occupée et la selva a repris ses droits. Il y a quelque chose de surréaliste dans ces colonnes de style grec couvertes de lianes, vestiges saugrenus d’une splendeur édifiée avec le sang et la sueur des amérindiens

  

[11] Rappelons que les communautés sont les villages amérindiens fonctionnant sur le mode de la communauté [voir 1ère chronique]. Les contacts sont beaucoup plus difficiles à établir dans les grandes communautés, qui disposent généralement d’un espace à l’écart pour les observateurs et dont la population peut être fatiguée du passage de trop nombreux campamentistas qui ne se sont peut-être pas toujours comportés comme ils auraient dû. Beaucoup d’observateurs, par exemple, insistent énormément pour être à la Realidad, dans l’espoir de voir le sous-commandant Marcos. Or, ils y sont souvent en surnombre, alors que leur présence fait cruellement défaut dans de plus petites communautés, plus exposées.

 

[12] la milpa : le champs de maïs, souvent à flanc de coteau.

 

[13] Contrairement aux FARC ou autres guérillas existantes ou ayant existées en Amérique Latine, les zapatistes ont une position éthique très claire et préfèrent être mal armés plutôt que de se financer par des braquages ou des enlèvements. Absalón Castellanos a fait exception à la règle, puisqu’il est le seul à avoir été fait prisonnier en 1994 par les zapatistes. Gouverneur corrompu et cruel, il s’est illustré par la répression sanglante des mouvements sociaux sous son mandat. Cependant, il n’a pas été exécuté selon les principes de la loi du talion, nulle rançon ou échange de prisonniers n’a même été exigée pour sa libération. Il a été contraint de travailler un certain temps comme paysan afin de prendre conscience de la dureté des conditions de vie de ceux qu’il contribuait à exploiter. Puis, un jugement populaire l’a condamné pour tous ses crimes aux travaux forcés à perpétuité… Avant que cinq minutes plus tard, l’EZLN, dans sa grande magnanimité, le gracie et le libère !

 

 

2° « LA TERRE APPARTIENT A QUI LA TRAVAILLE »

 

Même s’ils ont délaissé les murs de la luxueuse hacienda, les zapatistes, fidèles au cri d’Emiliano Zapata (« la terre appartient à qui la travaille ») ont fait leurs ces terres où ils étaient jusque là exploités comme peones, paysans journaliers. Un ami zapatiste me racontait: «  Si je n’avais pas participé à la lutte pour la terre, tout continuerait comme avant. Mon père travaillait pour l’hacienda, beaucoup, beaucoup, à la force de la machette. Malgré ça, il n’avait jamais assez pour ses enfants, c’était de l’exploitation. Avant il fallait louer son lopin de terre : Si on récoltait 10 zontes[14], le propriétaire du champs en gardait huit. Nous devions aussi semer du chaume pour lui. »

Il poursuit : « J’ai commencé à travailler à cinq ans. Je bossais de 7h00 à 15h00. Je gagnais 2 pesos la journée[15]. Il m’a fallu des années pour gagner 10 pesos. Aujourd’hui, pour un jour de travail, de l’aube au coucher du soleil, les grands propriétaires terriens donnent en moyenne 25 pesos à un adulte.»

 

 Pour les zapatistes en revanche, tout a changé : ils se sont appropriés les terres où ils travaillent. Ils ne les ont pas demandées, ils les ont prises. C’est un véritable motif de fierté pour eux. Non seulement ils n’ont plus d’ordres à recevoir de personne, pour leur dire quand et comment travailler mais en plus, ils vivent mieux qu’auparavant puisque ce qu’ils produisent est pour eux ! Si d’aventure les récoltes surpassent  leurs besoins, des coopératives se sont développées qui commercialisent leur produit selon les concepts du commerce équitable.

 

[14] 1 zonte = 400 épis de maïs

 

[15] 10 pesos équivalent approximativement à 1 euro. 2 pesos correspondent donc à une vingtaine de centimes d’euros.

 

 

3° L’HISTOIRE EST-ELLE VRAIMENT ECRITE A L’AVANCE ?

 

On comprend leur satisfaction : terminé d’être exploité par un patron qui s’engraisse sur votre force de travail sans vous respecter et qui vous  donne l’impression de vous faire une faveur lorsqu’il vous paye une misère. La concentration des terres fertiles aux mains de quelques uns est un véritable fléau en Amérique Latine. Peu ont le courage de s’y attaquer frontalement. Pourtant, nombreux sont les peuples amérindiens sur ce continent, qui estiment que pas plus la terre que l’eau ou le vent, ne peuvent être la propriété d’une personne. Ils luttent contre une lame de fond, le libéralisme qui à l’échelle du globe et sous des étiquettes aussi diverses que des institutions comme le FMI et la Banque Mondiale ou l’Union Européenne et ses laquets, les politiques nationaux, entendent créer un grand marché mondial. Dans ce marché, rien n’échapperait aux privatisations, pas plus les services publics, que les ressources premières, la santé, la culture, l’éducation, les énergies, le cœur des hommes ; tout est vendre, tout est à acheter, tout à un prix, tout est réduit à sa vulgaire valeur marchande, le reste ne compte pas. Toute entrave à cette marche forcée imposée aux peuples depuis le sommet avec la complicité de la plupart des médias est aussitôt délégitimée, qualifiée de position archaïque. Toute proposition alternative se voit aussitôt affublée de l’imparable adjectif : utopiste.

 

Les zapatistes nous montrent que l’histoire n’est pas finie contrairement à ce que certains théorisaient[16] après 1989, que l’histoire n’est pas écrite d’avance. A moins qu’on laisse aux puissants le soin de l’écrire pour nous, en espérant qu’ils le feront en faisant passer notre intérêt collectif avant le leur. N’est-ce pas la l’utopie ? N’est-il pas temps de se réapproprier notre destin ? Le sous-commandant Marcos, porte-parole charismatique et l’un des fondateurs de l’EZLN a eu, en parlant d’Alain Minc, la réflexion suivante : « Quelqu’un a dit qu’être contre la globalisation, c’était comme être contre la loi de la gravitation… Et bien tant pis, à bas la loi de la gravitation ! » Il ne tient qu’à nous, comme les zapatistes de refuser les fatalismes qu’on veut nous imposer et reprendre en main l’idée de démocratie, la vraie. Pas celle qui voit des élections à intervalles régulières proposer de fausses alternatives. Non, celle qui signifie littéralement « le pouvoir au peuple », cette capacité à décider par nous-même de la voie que l’on veut suivre.

 

[16] Francis Fukuyama: philosophe politique états-unien, a, dans la revue Commentaires, publié en 1989, un article repris dans le monde entier, intitulé « La fin de l’histoire ». Il y expliquait que le capitalisme ayant triomphé du communisme, il allait enfin pouvoir apporter stabilité et bonheur au monde entier, ceci entraînant inéluctablement la fin des conflits. Des fois on aimerait bien que l’utopie capitaliste triomphe, malheureusement…

 

                                         

 

4° LA MENACE OPDIC

 

  Aujourd’hui au Chiapas, les priistes, malgré tous les cadeaux clientélistes que leur a fait le gouvernement depuis le soulèvement pour les récompenser de leur fidélité, se rendent compte que les zapatistes depuis leur insurrection sont bien mieux lotis qu’eux. Bien sûr, ils pourraient s’inspirer de leur exemple et eux-aussi s’emparer des terres où ils se font exploiter mais ce n’est naturellement pas ce à quoi les incitent leurs dirigeants.  Une nouvelle et importante organisation priiste, proche des paramilitaires, l’OPDIC (Organisation Populaire de Défense Indigène et Paysanne), vient de se créer. Son fondateur est le député fédéral priiste Pedro Chulin à qui l’on attribue également la création d’un autre groupe paramilitaire plus ancien et de sinistre renommée, le MIRA (Mouvement Indigène Révolutionnaire Anti-zapatiste).  Certains anciens zapatistes étant passés dans les rangs du PRI, continuent néanmoins à informer en secret leurs anciens compañeros des intentions belliqueuses des priistes à leur encontre. Ainsi, il semblerait que la situation soit de plus en plus tendue. Lors de leurs assemblés, les OPDICs se chauffent et commencent à échafauder des opérations armées contre les zapatistes pour s’emparer de leurs terres. On reconnaît derrière, la main du pouvoir qui cherche par tous les moyens à diviser les amérindiens entre eux, à les pousser à l’affrontement pour mieux les affaiblir. Des ONGs reconnues, comme Global Exchange dénoncent déjà depuis un certain temps des intimidations et même des assassinats de paysans partisans de l’EZLN, perpétrés par des membres de l’OPDIC.

 

Quant aux autres groupes paramilitaires apparus dans les années 95, 96, comme Paz Y Justicia ou Máscara Roja, pour ne citer que ceux-là, ils ont refait leur apparition après une période de retrait. Il faut dire que les changements de pouvoir, au niveau national essentiellement, avec la défaite du PRI qui les avait jusqu’alors formés, armés, financés, et entraînés en sous-main, les a profondément déstabilisés. On a aussi vu récemment de nouveaux groupes paramilitaires apparaître dans le giron de l’OPDIC, comme Fundación Lacandona, mais je reviendrai dans des chroniques ultérieures sur la question des paramilitaires.

 

                                                                     Trikess (FG)  

                                                                      ( à suivre)
 
 

incursion dans l'univers carcéral mexicain

 

 

INCURSION DANS L'UNIVERS CARCERAL MEXICAIN

                                                              (1ère partie)

 

 

 

      1° LE RECLUSORIO DEL SUR

 

Pour arriver au Reclusorio del Sur, le pénitencier du sud, à Xochimilco, en banlieue de Mexico, on traverse des quartiers populaires. La dernière partie du chemin grimpe beaucoup. La prison est attenante au tribunal et une fois la peine énoncée, comme à Venise il y a plusieurs siècles de cela, les prisonniers n’ont pas beaucoup de chemin à effectuer. En effet, à Venise, ils n’avaient qu’un pont à traverser, qu’on appellera le pont des soupirs, car dit-on, ceux qui le traversait poussaient un déchirant soupir en admirant la beauté de la baie qu’ils ne reverraient sans doute plus jamais.

 

 

      2°  UNE VUE SAISISSANTE

 

Ici, on est très loin de Venise mais la beauté des paysages alentours doit interpeller les condamnés : en contre fonds des montagnes couvertes de forêts de résineux, et au loin une vue sur le volcan enneigé, l’Ixtaccihuatl, culminant à plus de 5000 mètres, qu’une légende présente comme la « femme couchée », une princesse aztèque qui se serait allongée là et serait morte de désespoir en croyant celui qu’elle aimait mort. La forme du volcan évoque effectivement celle d’une femme couchée sur le côté. Son amant la veillerait depuis lors, lui aussi s’étant figé sous forme de volcan, le Popocatepetl, mais qu’on n’aperçoit pas d’ici.

 

 

       3° PACO EN PRISON

 

Au-delà de ces considérations romantiques, vous vous demandez sans doute ce que je suis venu faire aux portes d’un pénitencier mexicain, avec ma tronche enfarinée. Je viens voir un ami, Paco, que j’ai connu en 1994 et avec qui j’ai conservé toutes ces années des liens d’amitié. J’ai encore eu l’occasion de le voir l’été 2006, avec sa femme et une de ses trois filles. Paco vient d’être condamné à 6 ans de prison ferme pour une affaire de collier volé, collier dont l’existence, soit dit en passant, n’a jamais été prouvée !

 

 

      4° LES DOMMAGES COLLATERAUX DU PLAN GIULANI

 

On assiste à une multiplication de ce genre d’aberrations à Mexico, depuis que la mairie a mis en place un plan « tolérance zéro », après avoir recruté pour ce faire, Rodolph Giulani, l’ancien maire de New-York. Ce dernier s’est rendu célèbre en appliquant la théorie de la « fenêtre cassée », qui voit lourdement condamnée toute personne convaincue d’avoir commis la moindre infraction. Dans un système néo-libéral où la police, comme tout ce qui fait partie de la fonction publique, est laissée à l’abandon, avec des salaires de misère, les primes au résultat promises aux policiers sont une aubaine. La culture du résultat pousse les moins scrupuleux à des excès de zèle, quitte à condamner des innocents, quitte à indiquer au plaignant ce qu’il doit déclarer pour que l’accusé termine à l’ombre. Enfin, pour être tout à fait honnête sur le cas de Paco, il faut préciser qu’il avait déjà un antécédent judiciaire pour lequel il avait été innocenté. Qu’importe, il en est resté une trace dans son casier judiciaire qui n’a pas du jouer en sa faveur. Inutile de dire que sa famille est atterrée : 6 ans, alors qu’il a des filles en bas âge pour un collier qui n’a probablement jamais existé, c’est très cher payé… Il a fait appel et attend le verdict.

 

 

 

       5° AUX COULEURS EXIGEES

 

J’ai choisi de profiter de mon court séjour au Mexique pour lui rendre visite. A la porte, je présente une pièce d’identité et me retrouve dans le hall d’entrée avec les familles qui viennent pour les visites. N’ayant emporté que deux pantalons type treillis avec poches sur le côté, de couleur noir et beige, j’ai du acheter une paire de jeans car non seulement les poches latérales sont interdites mais également les vêtements de couleur beige (réservés aux prisonniers) et noire (réservés aux matons). On m’avait prévenu la veille de ce point, j’ai donc pu acheter tranquillement mon jeans, mais pour ceux qui seraient pris au dépourvu, les choses sont bien faites : une boutique juste en face de la prison vend des vêtements aux couleurs exigées et pour les plus humbles, louent des habits à la propreté douteuse pour quelques pesos. C’est dit-on une affaire qui tourne très bien.

 

 

       6° UNE IMPROBABLE DEROGATION

 

Je me forme dans la queue pour obtenir un laissez-passer. En attendant, j’observe les différentes affiches placées là à l’attention des visiteurs. L’une explique qu’en cas de violation des droits humains, une plainte peut être portée auprès d’une commission de la mairie de Mexico. Une autre affiche rappelle que les portables sont interdits, de même que les vêtements beiges et noirs, etc. Une dernière affiche m’inquiète beaucoup plus. Elle énumère toutes les pièces que les visiteurs doivent fournir s’ils ont été désignés sur une liste par le prisonnier afin de pouvoir être admis comme visiteur. Cette liste est révisée environ tous les six mois. Pour ma part, je ne suis naturellement pas inscrit sur la liste et j’ai beau raconté quand mon tour arrive que je suis son beau-frère, venu spécialement pour le voir depuis la France, montrer mon billet d’avion, mon passeport (avec un billet de 200 pesos à l’intérieur, ça peut aider au Mexique) rien n’y fait. On me fait comprendre que seul Paco pourrait éventuellement aller solliciter une dérogation auprès du directeur. Je n’y crois pas beaucoup, mais laisse quand même Leticia, sa sœur qui m’accompagne passer pour expliquer la situation à Paco, qui est déjà en compagnie de ses parents.

 

 

        7° VIOLENCE EXTREME

 

Je prends mon mal en patience. Je lance au responsable qui me refuse l’entrée que ça me semble ironique, alors que tous les gens enfermés ici ne songent qu’à sortir, qu’il me soit si difficile d’y rentrer ! Il me rétorque qu’à son sens, on laisse rentrer les gens trop facilement. Il me raconte le cas de ce petit garçon qui lui a raconté que « la dernière fois, maman était très contente parce que le monsieur lui a donné un billet de 200 pesos pour monter sur elle » ou encore le cas de cette petite fille de 10 ans découverte juste avant d’être violée toute nue. On soupçonne son père d’avoir voulu la prostituer. Il me dit qu’on n’est pas assez vigilant avec les enfants car ils ne semblent pas représenter de danger et donc on les autorise parfois à rentrer s’ils sont accompagnés même s’ils ne sont pas sur la liste. Pour leur propre sécurité, on devrait être plus regardants. Il me raconte aussi comment les gardiens doivent faire très attention et me raconte le cas de ce maton dont la famille a été menacée de mort le soir même où il a passé un coup de fil depuis l’intérieur du pénitencier sans se protéger des regards indiscrets en pianotant le numéro. Il y a deux semaines, deux gardiens ont été exécutés à l’extérieur alors qu’ils venaient de quitter la prison depuis 10 minutes.

 

 

      8° BAKCHICH

 

Tout cela n’est pas pour me rassurer quant à la sécurité de Paco ! Le responsable finit par me confier qu’il aurait pu faire une exception pour un cas comme le mien mais que je ne suis vraiment pas assez discret : il faut reconnaître qu’au Mexique, je ne passe pas inaperçu, plutôt grand avec des cheveux longs et clairs… « Il y a d’autres responsables qui ne manqueraient pas de me demander des comptes en te voyant passer pour la première fois.» Et dire que j’ai presque failli croire à son honnêteté… Sur ce Miguel, le mari de Leticia qui nous a déposé en voiture sans rentrer lui-même, pénètre dans le hall pour me parler.  Leticia vient de l’appeler avec un message à mon intention.

«-  Elle a réussi à rentrer avec son portable ?

  - Non, mais il y a des téléphones publics à l’intérieur. »

Ca alors ! C’est arrangé, Paco a payé 200 pesos à un maton, je dois m’adresser aux gardiens qui sont à la porte, ils ont été mis au courant. Miguel ressort et je m’approche des deux gardiens.

« - Rebonjour, je viens voir Paco C.

   - Ah c’est toi ? Sors, ne reste pas là en évidence voyons ! On va venir te chercher. »

 

 

 

      9° « TU T’APPELLES EDUARDO MARTÍNEZ »

 

Je n’aurai pas longtemps à attendre sur le parvis. Un gardien me rejoint bientôt, sans doute dès qu’un responsable a tourné le dos.

« Ok, dès que je te fais signe, tu rentres. Tu te diriges vers le tourniquet et tu te formes devant la fouille. Là un collègue va s’occuper de toi. Mais à l’avenir, si tu as un service de ce genre à demander, sois plus discret, reste à l’extérieur. » 

Le signal ne tarde pas à arriver et je suis les consignes qui m’ont été données. Passé le tourniquet, un gardien me rejoint, et m’accompagne à la fouille pour expliquer que je n’ai pas de laissez-passer. La fouille est sommaire. Toujours accompagné du gardien, j’arrive à une table au milieu d’un long couloir où une femme me tamponne le bras, un peu comme pour une entrée en boîte, sauf que là, le "tatouage" est invisible à l’œil nu. Je passe ensuite mon avant-bras dans une boîte d’où elle vérifie aux rayons ultraviolets que le tatouage est bien lisible. Nous arrivons à un dernier point de contrôle où à l’aller je suis censé présenter mon laissez-passer et,  au retour, le déposer là définitivement. Celui qui m’accompagne, d’un signe, fait comprendre à l’autre qu’on s’est arrangé, et me demande comment je veux m’appeler. Je souris alors qu’il attrape un papier parmi ceux déposés par tous les visiteurs déjà sortis : « Voilà, tu t’appelles Eduardo Martínez. Tu lui remettras ce laissez-passer en partant, et tu sortiras comme un visiteur normal. J’acquiesce de la tête, le remercie et me dirige vers une grille avec beaucoup de prisonnier derrière. Le gardien me fait signe d’entrer mais je marque un temps d’arrêt. Heureusement, j’aperçois un bras qui se lève et reconnaît Paco. Je me fraye un chemin entre les prisonniers et on se donne l’embrassade. Il me demande comment ça s’est passé avec les gardiens. Je lui réponds « comme dans un film ! » Ca fait plaisir de le revoir, même dans ces circonstances.

 

 

              10° UNE SCENE SURREALISTE

 

        Je suis surpris de me retrouver comme ça au milieu des prisonniers. On est  loin des prisons françaises, du moins ce que j’ai pu en voir grâce à la télé, où les prisonniers peuvent discuter avec leur famille à travers une vitre ! A l’intérieur, je ne vois pas l’ombre d’un gardien par contre, dans le même espace, il y a des femmes, des enfants, des hommes aussi bien sûr et les prisonniers, vêtus de beige. L’administration est censée leur fournir un uniforme mais elle ne le fait pas, si bien que Paco porte des habits beiges que sa mère lui a rapportés et qu’il possédait déjà bien avant son arrestation. Je ne suis pas au bout de mes surprises. On emprunte un escalier qui nous conduit deux étages plus haut à une vaste salle de restaurant avec de grandes baies vitrées qui donne sur les montagnes boisées. Là, on rejoint à une table ses parents et sa sœur qui ont déjà sorti des victuailles d’un panier avec lequel ils sont arrivés. La scène est assez surréaliste, je comprends mieux maintenant la réponse qui m’avait été faite quand j’avais demandé comment ses filles prenaient la chose.

   « - Dans un premier temps, on leur a dit que leur papa était en voyage et puis depuis que la 

      peine a été prononcée, elles vont le voir régulièrement.

      - Et elles ne le vivent pas trop mal ?

      - En fait, elles ne savent pas qu’il est prisonnier, on leur a dit qu’il travaillait là. »

Et effectivement, si on ne connaît pas les codes vestimentaires, on ne distingue pas les prisonniers de leurs visiteurs et il n’y a pas plus de gardien ici que dans le hall où j’ai retrouvé Paco.

 

                (à suivre...)

 

                      Trikess (FG)

 

 

Los hongos (2/2)

 

 

 LOS HONGOS (2de partie - suite et fin)

Une expérience mystique en terre mexicaine

 

VII ETAT DE TRANSE

Je me désintéresse de David et reste un long moment à fixer le toit "à la Mansart" de la pyramide, surmonté d'une crestería. J'ai l'impression d'observer une pyramide entière tant cela prend des proportions démesurées à mes yeux. Je me redresse et m'assied sur l'espèce de petite murette où j'étais allongé. Je m'adosse au mur et observe la selva. Dans un premier temps, cela m'apparaît comme un spectacle plutôt laid. Tout paraît artificiel, mi caoutchouc, mi-plastique, une sorte de vert sale.

Cette impression désagréable va peu à peu s'estomper. Jusque là, cette expérience avait eu peu à voir avec l'endroit. Il va prendre de plus en plus d'importance. Je reste un moment à contempler la symétrie des feuilles, des fougères. Après l'impression de violence, causée essentiellement par la vitesse de l'enchaînement de mes visions, j'ai l'impression de retrouver un grand calme, de me relier tout naturellement avec la beauté du site.

              sous hongos Palenque 2006

                 à Palenque (2006)

Mais soudain, de la jungle toute proche, de puissants hurlements déchirent le silence, comme des cris de fauve. Ce n'est pas une hallucination, ce sont des singes qui crient comme ça. Il m'est déjà arrivé de les entendre à Palenque. La première fois, très intrigué, j'avais demandé à un gardien facétieux quelle sorte d'animal pouvait crier ainsi. Il m'avait répondu avec un petit sourire en coin: « es un jaguar encabronado », c'est un jaguar énervé.

La chose était possible: il y a bien des jaguars dans la selva chipanèque et le cri s'apparentait effectivement à celui d'un félin. J'ai appris par la suite qu'il s'était gentiment moqué de moi et qu'il s'agissait de singes. Toutefois, les autres fois étaient loin de m'avoir fait autant d'effet !

Nous nous regardons, David et moi, comme interloqués. Le singe continue de hurler. Debout, je ressens chaque cri comme une vague, une onde de choc qui me secoue littéralement. Je suis pris de tremblement. Je rentre dans une sorte de transe. J'éprouve un sentiment de puissance, de liberté et d'exaltation peu descriptible, comme si chaque cri m'emplissait d'énergie animale. Les croyances indiennes veulent que l'âme de tout homme soit liée avec un animal en particulier (ce que les nahuas du centre du Mexique appellent le nahual, et que les mayas appellent notamment ch'ulel.) Peut-être nos destins se lient-ils en ce moment avec ce singe, qui peut le dire? En tout cas c'est extrêmement fort. Et moi qui trouvait que tout redevenait tranquille!..

Il finit par se taire, et je recouvre mon calme. Je n'ai plus mon T-shirt. Je me rassied et et me met à tapoter sur mes genoux un rythme qui me passe par la tête. C'est sans doute très simple mais sur le moment, ça me paraît vraiment très beau.

 

    VIII DU TEMPS DE CHAN BALUM

pyramide des inscriptions Palenque

            pyramide des inscriptions

Je décide de regagner le devant de la pyramide. Quoiqu'à deux pas, je mets du temps à y accéder. J'ai peur que si les touristes me voient, le charme ne s'évanouisse et puis l'esplanade de la pyramide me semble si lumineuse… Heureusement, il n'y a aucun touriste en haut. On en voit bien quelques uns en bas ou sur les pyramides du soleil et de la Croix Foliée. Ces deux pyramides font parties avec celle de la croix où je me trouve, d'un même ensemble, elles dessinent un triangle. Elles ont toutes trois été élevées entre 672 et 690 de notre ère, sous le règne de Chan Balum, fils de ce roi dont on retrouvé la tombe au fond de la pyramide des Inscriptions, le roi Pakal. Chan Balum signifie Serpent Jaguar en maya.

                                     esplanade pyramide - Palenque

                                            esplanade Pyramide de la croix

Le temple sur lequel je me trouve m'apparaît éminemment sacré. J'ai l'impression que les anciens mayas, comme nous, sont passés par là et ont ressenti cette énergie. Je m'imaginais qu’avec les hongos dans cet endroit, que d'une certaine façon, je m'identifierais avec ces mayas del’époque classique, que je pourrais me prendre pour l’un d’eux. Mais cette fois je ne suis pas "comme", je "suis" moi-même, sans le moindre besoin de m’identifier avec quiconque pour prendre l’ampleur de la sacralité du lieu, de son mystère profond et de l’harmonie qui s’en dégage. Je ressens que cette énergie, cette force, appartient à cette terre, qu'elle les a dépassés comme elle me dépasse. A ceci près qu'eux se sont installés dans cet endroit, que leurs grands prêtres ont sans doute dédié leur vie à canaliser, contrôler et comprendre cette énergie. Quelle puissance devait être la leur, quelles connaissances, quelles compréhensions du monde ils devaient détenir…

 Tonina bas-relief

Bas-relief maya - Tonina

 

                                                                IX HARMONIE

Je ressens à présent une sérénité et une puissance de concentration que jamais je n'ai éprouvées auparavant. Je m'assieds en tailleur, les mains sur mes cuisses, le pouce et le majeur joints, un peu à la bouddhiste. Je n'en puis plus douter: c'est endroit est bien plus qu'un site touristique, aussi magnifique soit-il. Il demeure un sanctuaire pour le "voyage" et la méditation. Je ressens une plénitude indicible mais en même temps je m'interroge: qui suis-je pour connaître cet état, méditer sur cette pyramide que certainement seuls les rois et les grands prêtres pouvaient fouler? Heureusement, je chasse vite ces pensées de mon esprit.

                                                            seigneur maya - bas-relief de Palenque

                                                                  Seigneur maya

 

Tout respire l'harmonie. La selva, assez loin devant, se révèle à moi dans une multitude de détails, avec l'impression que le relief est fortement accentué. Les quelques nuages dans le ciel d'un bleu intense m'apparaissent eux aussi tout en volume, très expressifs

Au-dessus de ma tête il y a une voûte brisée que le bleu céleste semble poursuivre jusqu'à la selva. Je me sens comme à l'intérieur d'une sphère magique dont moi seul percevrait soudain l'unité oubliée par les âges, une sphère où se rejoignent terre et ciel, pierre taillée et forêt inextricable.

J'établis une analogie entre la position de mon corps et la pyramide. Assis en tailleur, je réalise que j'en suis la représentation humaine: une large assise, le cou légèrement voûté; le siège spirituel se trouvant en haut, le sommet de la pyramide pouvant symboliquement se comparer à la tête. A cet instant, je prends conscience de la justesse de l'expression qui veut que le corps soit le temple de l'esprit. Torse nu et mon bonnet sur la tête, je reste là dans le soleil mexicain, un long moment. Je me sens naître des aspirations d'ascète: je serais prêt à passer des heures, des jours peut-être à méditer ainsi, sur cette voie, dans le jeûne.

 

                                            X L'INTERVENTION DE KUKULKAN ?

De temps en temps, l'heure avançant, des touristes montent, arrivent tout essoufflés et transpirant. Ils me regardent en coin d'un air de dire, encore un 'ricain illuminé! D'autres ont à l'évidence abusé des champignons comme ce jeune Autrichien, avec pourtant des effets diamétralement opposés à ceux que je ressens moi-même: il arrive rouge comme une tomate, ne pouvant contenir un rire inextinguible. Entre deux éclats, il s'en excuse. David, qui m'a rejoint et moi lui répondons qu'il ne s'en fasse pas, que nous aussi on en a pris.

Vu qu'il refuse de quitter le soleil qui tape maintenant très fort, je me mets à l'ombre pour lui prêter mon bonnet. Mais très vite il me le rend et fait mine de vouloir redescendre. Dans son état, on lui recommande d'attendre un peu, car il pourrait très facilement se briser le cou s'il loupait une des très nombreuses marches, la déclivité étant vraiment impressionnante. Il rie bien fort de nos recommandations et sous notre regard effaré, redescend à toute allure et arrive en bas sans tomber, on ne sait trop par quel miracle[1]… Il faut croire que les dieux mayas ne désirent pas de sacrifice humain aujourd'hui. Peut-être même que le dieu Kukulkan, qui y était opposé, est intervenu en sa faveur.


XI NOUVELLE NAISSANCE

Les effets des hongos disparaissent peu à peu. Je réfléchis à tout ce par quoi je viens de passer. J'ai franchi les barrières de la matières, plongé dans les méandres de mon esprit, de l'inconscient primitif, des profondeurs de l'être, des origines du monde et de la vie. J'ai vu des figures essentielles, celles qui sont éternelles, celles qui nous forment. La première phase de cette aventure a consisté en une déstructuration nécessaire de la matière et de la pensée.

        masque palenque

       portrait du fond des âges

Je comprends alors que ce qui m'arrive à cet instant, c'est la restructuration de mon être dans l'harmonie, la beauté et le sacré. C'est comme une naissance nouvelle après un rite initiatique.

A cet instant où je remets les pendules de ma vie à zéro, je regarde par inadvertance ma montre. Stupéfaction: il n'y a rien d'inscrit dessus. Me demandant s'il est possible que j'hallucine encore, j'interpelle David: «Qu'est-ce que tu vois? ». Il regarde ma montre, avant de répondre: « Rien, c'est tout noir. »

C'est un signe! Je lui explique que ça arrive juste au moment où je commence une nouvelle vie. Il me ramène à la raison en m'expliquant que depuis le temps que je suis sous ce soleil de plomb, il n'y a rien d'étonnant à ce que les cristaux liquides de ma montre réagissent comme ça. Je vais passer un peu de temps dans une des deux petites pièces sombres sous le toit de pierre, toujours au sommet de la pyramide, et savoure ce moment de recueillement. Lorsque j'en ressors, force est de constater qu'effectivement, ma montre réindique l'heure normalement. N'empêche, le symbole était fort !..

 

                                                              XII DURE REALITE

Le retour sera laborieux: on se sent épuisés. On arrive en ville et allons manger dans un petit resto où la télé allumée, comme dans beaucoup de ces endroits, hélas, débite son flot de conneries habituelles. Il est loin le rêve de pureté et de jeûne…

Le soir, j'ai un début de migraine assez fort, sans doute dû au temps que j'ai passé sous le soleil, malgré le bonnet. Heureusement David a une aspirine et ça passe aussi sec.

                                          Trikess (FG)

[1] Il y a une tour sur le site de Palenque au sommet de laquelle il est désormais interdit de monter. En effet certains, sous l'effet des hongos, ont cru qu'il pouvait voler et se sont élancés d'en haut. Il s’est avéré que sous l’effet des hongos, on pouvait effectivement voler. En revanche, tous ont également démontré qu’ils maîtrisaient très mal l’atterrissage, en se tuant en contrebas…C'est pour ce genre de déconvenues qu'il est préférable de ne jamais prendre des hongos seul… On raconte aussi que d’autres ne sont jamais revenus de leur "voyage" et sont restés "bloqués" psychologiquement. Il est donc indispensable d’être bien dans sa tête si l’on veut tenter cette expérience, qui est loin d’être anodine.

 

 

1ère chronique mexicaine

 

1ère CHRONIQUE MEXICAINE, OBSERVATEUR DES DROITS HUMAINS AU CHIAPAS

 

                                                      1° LES CAMPEMENTS CIVILS POUR LA PAIX

En  février 1995, le gouvernement d’Ernesto Zedillo rompait unilatéralement le dialogue entamé avec l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) et violait la trêve conclue un an plus tôt avec elle en lançant l’armée fédérale à l’assaut de leurs positions au Chiapas[1]. Pour éviter un bain de sang et respecter la demande de la société civile mexicaine et internationale, qui s’était prononcée pour une solution pacifique au conflit surgi en janvier 1994, le commandement de l’armée zapatiste avait ordonné le repli des guérilleros comme des civils. Il s’en est suivi un long siège de l’armée fédérale, qui a alors occupé les communautés[2] désertées de leurs habitants. Isolés du monde, les civils en particulier ont passé des moments très durs dans les montagnes où ils se sont réfugiés, craignant d’être rattrapés et massacrés. Lorsqu’ enfin l’armée a levé le siège, les villageois ont pu retrouver leur logis souvent dévastés, leurs outils brisés, leurs points d’eau empoisonnés, leurs récoltes volées… C’est après cet épisode douloureux que les populations civiles ont créé les Campamentos Civiles por la Paz (les Campements Civils pour la Paix) au sein de leurs communautés, afin de recevoir des observateurs des droits humains[3] nationaux et internationaux. Le but était de rompre l’isolement dans lequel ils s’étaient retrouvés aculés et de dissuader les autorités de commettre des exactions à l’encontre des villageois, exactions qui seraient aussitôt dénoncées internationalement. C’est dans ce cadre que j’ai pu être l’un des premiers observateurs des droits humains à pénétrer en territoire zapatiste, dès 1995. Je m’étais déjà rendu dans cet état pour des motifs différents en 1993 et 1994. J’y suis allé presque chaque année jusqu’à l’an 2000, soi dans ce cadre, soi pour participer à des programmes d’éducation autonomes. J’y suis enfin retourné à l’été 2006 et ai pu prendre conscience du chemin parcouru et des difficultés qui demeurent, alors que les médias se sont totalement détournés de la question du Chiapas.

 

[1] Le Chiapas : état du sud-est mexicain (le Mexique en compte 31)

 

[2] La communauté : au Mexique, les amérindiens fonctionnent sur le mode de la communauté. Pour eux, la terre ne peut appartenir à une seule personne. Ainsi toute la terre dépendant d’un village, est la propriété collective de ce village. On parlera donc de communauté pour désigner le village fonctionnant selon ce principe mais aussi les terres qui en dépendent. Celles-ci sont divisées en ejidos, des lopins que l’on répartit entre les hommes pour qu’ils les travaillent. Si un homme ne travaille pas la parcelle qui lui a été attribuée, on la lui retire et on la confie à quelqu’un d’autre.  Un acquis de la révolution voulait que ces terres communautaires ne puissent être vendues. Le prédécesseur d’Ernesto Zedillo, Carlos Salinas de Gortari, a réformé l’article 27 de la constitution de 1917, privatisant l’ejido et rendant légal la vente des terres de la communauté. Cette réforme faite pour servir les intérêts de l’agro-industrie et pour satisfaire aux exigences de libre-marché du Canada et des Etats-Unis avant de rentrer dans l’ALENA (Accord de Libre Echange Nord Américain) a été prise comme une véritable déclaration de guerre car elle foule au pied le modèle d’organisation et les valeurs des amérindiens, ainsi que les acquis de la révolution de 1910.

 

[3] Les droits humains : on préférera le terme de droits humains à celui de droits de l'homme, tout d'abord parce qu'il est plus proche de son équivalent castillan : on dit derechos humanos et non derechos del hombre, de même qu'en anglais on ne parle pas de man's rignhts mais bien de human's rights. Cette spécificité française s'explique par le fait qu'à la révolution de 1789, les droits de l'homme ne s'appliquaient pas à la femme qui ne sera reconnue comme citoyenne à part entière avec le droit de vote à partir de 1944. "Homme" a donc ici une acceptation spécifique et non universelle, qu'il convient de nos jours de dépasser par un thème plus adéquat.

 

                                2° DES OBSERVATEURS DES DROITS HUMAINS DIFFERENTS

Les Campements Civils pour la Paix existent toujours. Je m’attendais bien sûr à ce que l’affluence des observateurs ait diminué. En effet, le Chiapas semble à première vue  "passé de mode" puisqu’il ne jouit plus de la médiatisation des premières années. De fait, à quelques rares mais notoires exceptions, la majorité des comités de soutien aux zapatistes dont l’un des rôles principaux était l’acheminement des volontaires[4] vers les campements civils, ont disparu. Mais plus que le nombre décroissant des observateurs que l’on peut déplorer, c’est l’origine de ces derniers qui m’a étonné. Jusqu’à l’an 2000, la majorité des observateurs, bien devant les Français, était constituée par des basques d’Euzkadi[5] et des Italiens, extrêmement présents et très engagés. Le choix d’être observateur des droits humains à cette époque, en dépit de la neutralité de façade, soyons honnête, était le fruit d’une démarche politique sympathisante et souvent radicale. J’ai, en 2006, assisté aux ateliers de préparation qu’organise le centre des droits humains Fray Bartolomé de las Casas, qui accrédite les observateurs et se charge de les répartir dans les communautés où leur présence sera la plus utile. Très jeunes dans l’ensemble, les volontaires venaient d’un peu partout, Allemagne, Etats-Unis, Equateur, etc. avec un esprit plus humanitaire que politique. Quant aux Basques et aux Italiens, ils étaient aux abonnés absents. En ce qui me concerne enfin, j’étais le seul Français du groupe…

 

[4] En principe, il faut une recommandation émise par un de ces comités de soutien pour être accrédité par le centre des droits humains de San Cristóbal comme observateur.

 

[5] Euzkadi : c'est le nom de la partie du Pays Basque occupée par le "pays" Espagne.

 

                                                                 3° JEUNESSE REBELLE

Le Chiapas n’est peut-être plus le terreau où une jeunesse désireuse de changer le monde vient apprendre de l’expérience novatrice de leurs frères amérindiens. Je me souviens, après des journées passées à enseigner aux enfants et parfois aux adultes ou à travailler sur des projets pour installer l’eau courante, sans relâcher notre vigilance par rapport aux mouvements de l’armée ou des paramilitaires, des longues conversations entre "campamentistas" autour du feu de bois. Nous discutions de la question basque et de ses différentes formes de lutte, du combat antifasciste des Allemands, des expériences autonomes dans les squats français, de la radicalité des anarchistes espagnols, du sens de l’organisation des communistes chiliens en exil, des préoccupations des Italiens pour le Kosovo [6]. Ces Campements Civils pour la Paix, quoique pacifistes et toutes proportions gardées, faisaient alors revivre l’esprit des brigades internationales ou des engagés du Nicaragua. C’était un endroit de rencontre, en premier lieu avec les zapatistes bien sûr, mais aussi pour une jeunesse européenne pleine d’espérance et de révolte à la fois. Je n’ai pas ressenti cette atmosphère en 2006.

[6] Ils auraient voulu reproduire le concept de Campement Civil pour la Paix là-bas. Leurs craintes devaient devenir réalité en 1999 avec la tentative de génocide serbe.

 

                                                     4° DU ZAPATISME A L'ALTERMONDIALISME

Il faut dire que depuis les zapatistes, et à leur initiative en partie, d’autres espaces se sont ouverts. Alors que la gauche européenne était sonnée après la chute du mur de Berlin et avait le plus grand mal à proposer quelque chose de neuf[7], un souffle nouveau s’est levé en Amérique Latine. Cette tendance se confirme aujourd’hui sur un plan électoral avec les victoires de  Chávez, Morales, Correa[8] pour ne citer que les principaux. Les zapatistes, se méfiant du pouvoir pour leur part, ont choisi un combat qui n’est pas électoraliste. Comme l’écrivait un journaliste dans le journal « Rouge » du 19 juillet 2001, le mouvement altermondialiste « n’aurait probablement pas connu une telle importance sans le mouvement des zapatistes, qui ont été des précurseurs en défendant à la fois les identités spécifiques des plus pauvres et une alternative globale au néolibéralisme ». Allons plus loin : en appelant dès 1996 à un rassemblement nommé, non sans un certain humour emphatique, « Rencontres intergalactiques pour l’Humanité et contre le néolibéralisme », les zapatistes ont été à l’initiative du premier grand rassemblement altermondialiste qui inaugurait ceux de Seattle, de Gêne, la création des Forums Sociaux Mondiaux à Porto Alegre, Mumbaï, etc. Les luttes ne disparaissent donc pas, au contraire, elles s’élargissent, elles prennent de l’ampleur. Le mouvement altermondialiste lui, n’oublie pas qu’il est né au Chiapas.

 

[7] quand elle ne trahissait pas toutes ses valeurs comme le parti socialiste français notamment dont la collusion avec les idées et les appareils de la droite sont chaque jour plus évidents.

 

[8] Chavez, Morales et Correa : respectivement présidents du Venezuela, de Bolivie et d'Equateur. Ils tentent de définir "le socialisme du XXIème siècle".

 

 

 

                                                                5° LA PORTE DE LA SELVA

 

La deuxième surprise, pour moi, a été que si la militarisation de l’état est toujours aussi importante en terme d’effectifs, il est aujourd’hui beaucoup plus facile de circuler qu’auparavant pour se rendre dans une communauté zapatiste. L’ambiance à Ocosingo, autoproclamée « porte de la selva » et point de passage presque obligé pour accéder à de nombreuses zones zapatistes, est beaucoup moins hostile aujourd’hui qu’elle ne l’était hier. L’ouverture au public des ruines archéologiques de Toniná toutes proches attirent pas mal de touristes. On est du coup beaucoup moins repérable qu’avant. Le sentiment de clandestinité est d’autant moins fort que l’on n’est plus obligé de "passer" avant le lever du jour, depuis que le fameux barrage de la migra, la police migratoire, n’existe plus. Fini le rituel de débarquer avant l’aube, le sac plein à craquer, contenant la nourriture pour au moins deux semaines. On prenait alors un bol de riz-au-lait à la cannelle au marché qui se réveillait, en attendant le l’espèce de bétaillère dans laquelle nous allions nous entasser et qui allait nous conduire à notre destination. Nous n’avons plus, par ailleurs, rencontré aucun barrage de l’armée, chose impensable il y a quelques années, sur la piste qui nous a conduit à la communauté choisie par le Fray Ba[9], dans la cañada de las Tazas. Avant l’an 2000, il fallait ruser, prétendre qu’on se rendait aux lacs de Montebello ou qu’on partait à la recherche d’une espèce de papillon endémique… On poussait un ouf de soulagement lorsque l’officier nous faisait remonter dans la bétaillère qui fait ici office de transport public. Cependant on gardait une certaine appréhension, car nos noms et références de passeport avaient dûment été consignés et nous redoutions tous de nous trouver sur la fameuse liste noire qui interdirait le renouvellement ou la prolongation de notre visa. Lorsqu’on revenait à la même communauté et que les zapatistes nous faisaient confiance, ils nous montraient les chemins de traverse qui permettaient d’éviter les barrages fixes. En 2006, sur ce parcours, on a plus ces préoccupations là, même si on passe à côté de deux bases militaires, celle de Toniná et celle de la Península.

[9] le Fray Ba : surnom affectueux du centre des droits humains Fray Bartolomé de las Casas, dépendant du diocèse de San Cristóbal et fondé par l’évêque Samuel Ruiz. Ce dernier, proche de la théologie de la libération, a servi d’intermédiaire entre les zapatistes et par le gouvernement de Salinas de Gortari lors des premières négociations dites de la cathédrale. Considéré comme évêque rouge par les élites économiques et politiques chiapanèque qui le détestent, il a pris sa retraite il y a peu.



                                                                                 6° DISSUASION

Enfin, heureusement, pendant ce séjour, aucune menace ou attaque n’a été perpétrée contre le village où je me trouvais. Ca n’a pas toujours été le cas les années antérieures. Il est vrai que c’est précisément le sens de la présence des observateurs des droits humains, que de dissuader ce type d’actions sous peine de les voir divulguer internationalement. Or, à la différence de la Colombie par exemple, on sait l’importance que le Mexique, soucieux de présenter une stabilité rassurante pour les éventuels investisseurs, accorde à son image. J’ai cependant pu noter le passage d’environ deux véhicules de l’armée  fédérale en moyenne par jour dans le village, qui ne se sont heureusement jamais arrêtés. En revanche, lors de ces passages, des militaires filment parfois en passant avec de petits caméscopes. J’ai moi-même été filmé au moins deux fois avant que je ne m’en rende compte. Je ne sais pas s’ils font ça tout simplement pour intimider ou s’il s’agit d’un travail d’intelligence militaire[10]. Par contre, ce dont j'ai pu me rendre compte, c'est que les véhicules, depuis lesquels des soldats filment, n'ont pas de plaque d'immatriculation, contrairement aux autres, comme s'ils craignaient qu'on puisse les dénoncer dans nos rapports.

 [10] Intelligence militaire : je sais, je sais, c’est un oxymore…

                     (à suivre)

                                            Trikess (FG)

 

 

 

Los hongos 1/2

 

LOS HONGOS

 Une expérience mystique en terre mexicaine 

statue chaman mi-homme mi jaguar Palenque 

statue maya : chaman mi-homme mi-jaguar

Cela faisait longtemps que je connaissais Palenque, un site archéologique maya exceptionnel, enfoui en partie dans la forêt tropicale du Chiapas. L'endroit m'a toujours fasciné et j'y étais retourné plusieurs années de suite. Cependant, je n'avais jusqu'alors, jamais goûté les hongos, les fameux champignons hallucinogènes. J'espérais rencontrer un vrai chaman et faire cette expérience dans un cadre cérémoniel. Je pense que je n'y étais pas prêt non plus.

Le mercredi 10 février 1999, je me suis rendu à Palenque en compagnie de mon ami David, dans l'intention de vivre cette expérience finalement sans chaman. Elle devait ouvrir ma perception sur de nouveaux horizons…

 

Antonin Artaud dans Messages Révolutionnaires, extraits (1936)

«( …) une culture profonde n'a peur d'aucune géographie, même si la recherche des continents inexplorés de l'homme doit mener jusqu'à ce vertige où bout l'immatérialité de la vie.

Antonin Artaud 

   Antonin Artaud (internet)

La vraie culture aide à sonder la vie, et la jeunesse qui veut rétablir une idée universelle de la culture, pense qu'il y a deux lieux prédestinés pour faire jaillir les sources de vie et regarde à la fois vers le Tibet et vers le Mexique. La culture du Tibet ne vaut que pour ce que dans le livre des morts de l'Egypte, on appelle les cadavres, des Renversés. Au contraire, l'antique culture du Mexique vaut pour faire jaillir les sens intérieurs de leur barrière. Elle fait des ressuscités (…)

La culture rationaliste de l'Europe a fait faillite et je suis venu sur la terre du Mexique chercher les bases d'une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien. (…) Il y a là [dans le dessin de la croix à Palenque], inscrite dans la pierre, la représentation hiéroglyphique d'une énergie unique qui, à travers la croix de l'espace, c'est-à-dire en passant par les quatre points cardinaux, va de l'homme à l'animal et aux plantes. »

 

I LA QUÊTE DES HONGOS


Après avoir voyagé une partie de la nuit depuis la ville de San Cristobal de las Casas, nous arrivons aux abords de la cité précolombienne[1] de Palenque au petit matin. Nous savons qu'il est assez facile d'acheter des champignons pour peu que l'on s'écarte un peu des sentiers battus. Aussi, nous demandons au chauffeur du bus de nous laisser avant le site et empruntons divers sentiers sans succès. Est-il trop tôt? Nous poursuivons jusqu'à un camping d'où nous voyons sortir 3 jeunes hippies états-uniens. Nous les abordons et leur demandons si par hasard, ils savent où on peut trouver des mushrooms. Ils éclatent de rire en cœur et devant notre mine perplexe, nous désignent un taillis dans notre dos, à quelques mètres à peine du bord de la route. Là à notre grande surprise, nous voyons trois indiens se redressant en brandissant de petits sachets en plastique: "Hongos, hongos?"

Nous remercions les amerloques et rejoignons les indiens qui nous font aussitôt signe de nous accroupir. Il ne faut pas qu'on nous voie de la route, la vente de ces champignons est illégale, ceux-ci étant, pour leurs propriétés hallucinogènes, assimilés à une drogue. Nous leur en achetons pour 100 pesos. A voir leurs yeux explosés, on comprend tout de suite qu'ils ne font pas qu'en vendre!

Nous en prenons aussitôt 4 ou 5 chacun et reprenons un bus, jusqu'au site archéologique cette fois. A l'entrée je salue une états-unienne que j'ai croisé quelque fois à San Cristóbal. Puis David et moi nous dirigeons vers un endroit tranquille, quoique que ne présentant aucun intérêt particulier. Déjà, David commence à "partir", à rire sans motif, alors que je n'éprouve pour ma part… qu'une grosse fatigue consécutive sans doute de la nuit blanche que je viens de passer. Je suis extrêmement déçu car j'espérais beaucoup de cette expérience.

Chiapas 087

  moi, Latch et David en communauté zapatiste (1999)

Je commence à émettre des doutes sur la fraîcheur de ces champignons, vu qu'il n'a pas plu depuis plusieurs jours! De déception, je m'envoie tout le reste du paquet.

 

                                                       II LA PYRAMIDE DE LA CROIX

Nous décidons de ne pas rester là et nous acheminons vers la pyramide de la Croix. En chemin, on recroise la petite 'ricaine qui se joint à nous. Nous montons au sommet du temple maya et malgré l'heure matinale, des perles de sueur roulent sur nos visages. Toujours épuisé je m'allonge sur la pierre, sur le côté de la pyramide qui fait face à la jungle où j'espère ne pas être trop emmerdé par les touristes qui arpentent déjà l'endroit. L'états-unienne me dit s'appeler Mayan, prénom qui, s'il est vrai, signifie maya en anglais, je ne peux m'empêcher de trouver la coïncidence étrange. Elle est petite, maigre, un peu disgracieuse, me fait un peu penser à un duende, un lutin. Elle aussi me dit avoir pris des hongos, mais beaucoup moins que moi. Nous discutons un peu. David me dira plus tard qu'elle me draguait.

La pyramide de la Croix se situe au pied d'une colline où commence la selva. C'est de ce côté-là que je me trouve être. Les arbres font donc face à l'édifice et perchés sur la colline, la dépassent, recouverts d'un enchevêtrement de lianes.

Tout en parlant avec Mayan, j'observe du coin de l'œil une feuille dans l'arbre tout proche qui va bientôt accaparer toute mon attention. Celle-ci est perforée de trous sans doute causés par un insecte. Or j'arrive à distinguer de plus en plus nettement chaque rayon de soleil, qui par les micro-perforations, la traverse; comme on peut parfois l'observer à une toute autre échelle lorsqu'un rayon seul perce à travers les nuages. La feuille me paraît de plus en plus brillante, je me retrouve avec sous les yeux une véritable dentelle de lumière, quelque chose de féerique. Je demande à Mayan si elle peut le voir. Elle me répond que oui, elle voit bien la feuille et les trous, «mais pas comme toi», ajoute-t'elle dans un sourire. Les mots de David, qui a déjà pris de ces champignons, me reviennent: «ton acuité visuelle est décuplée, tu vois tous les petits détails et c'est super beau!» J'esquisse à mon tour un sourire: ça y'est, les hongos commencent enfin à faire leur effet.

 

                                            III LA DANSE DE LA DIVINITE HINDOUE

Seulement très vite, cette acuité visuelle fait place à des hallucinations étonnantes: le visage de Mayan se transforme à plusieurs reprise tantôt en celui d'une ex-petite amie, tantôt en celui d'une sorcière repoussante, telle qu'elle est généralement représentée dans l'imaginaire populaire. Il ne s'agit pas là d'une vague impression, je vois "vraiment" ces visages, je les vois se distordre et changer d'apparence, même si au fond de moi je sais parfaitement que c'est impossible et que ce ne sont qu'hallucinations.

A un moment passe un type d'une quarantaine d'années, un touriste qui pourrait être français. Il nous regarde à peine, semble chercher quelque chose et finalement rebrousse chemin. J'interpelle David, amusé par l'idée saugrenue qui vient de me traverser l'esprit:

« T'as vu ce type? Il n'était pas vraiment là! C'était moi dans vingt ans en train de chercher l'endroit où j'aurai eu mon premier voyage!»

A ce moment Mayan se lève et elle doit remuer les bras car j'ai l'impression de voir une divinité hindoue avec ses six bras. Je le lui dis, elle s'en amuse à présent: elle danse à la mode orientale, faisant onduler ses bras. Je suis littéralement subjugué, emporté.

Mayan, elle, sans doute lassée de ce petit jeu, au bout d'un moment, s'éloigne. Bientôt, j'ai l'impression - mais est-ce vraiment une impression? - que mon visage est pris de convulsions. Même s'ils sont peu nombreux, je préfère cacher mon visage aux touristes qui pourraient éventuellement passer. Je le recouvre de mon bonnet de laine beige, acheté à une indienne sur le marché de Santo Domingo à San Cristóbal. Ce qui va découler de ce geste va être très puissant, je pourrais même dire violent, mais à aucun moment douloureux, ni même inquiétant curieusement.

 

IV L'UNIVERS DU BONNET  

Le bonnet laisse filtrer le soleil entre les mailles de la laine. Je vois soudain ces dernières s'élargir, tourner en spirale, atteindre la dimension de fenêtres jusqu'à ce que je sois aspiré par l'une d'elle, devenue assez grande. Je suis propulsé dans un univers auquel je ne comprends rien. J'ai toujours la conscience de mon corps allongé mais sur lequel je n'ai plus aucune prise, les mains jointes, comme un cadavre, et en parallèle, des visions et des sons confondus défilent à une vitesse ahurissante devant mes yeux.

                                                                             fine-art-work-WEB-psychedelic-art-fractal-mandala-Allahartgallery

                                                                             image psychédélique (internet)

Je suis projeté parmi ces figures avec le sentiment vertigineux de ne plus rien contrôler, elles aussi semblent projetées sur moi; je les traverse les unes après les autres, à une cadence très rapide et régulière. Je me dis à ce moment que le pire est que plus tard j'essayerai de rationaliser cette expérience qui me semble échapper à toute rationalité et dont j'oublierai l'essentiel. Il y a des formes géométriques très stylisées, des couleurs très vives. Ca ressemble par moment à certaines œuvres psychédéliques des années 70. J'en suis étonné car jusqu'à présent, j'ai toujours considéré que c'était juste une façon conceptuelle de représenter "autre chose" et voilà que je découvre que non, que certaines visions sont comme ça.

J'ai en tous cas la nette impression, une fois pénétré dans " l'Univers du Bonnet ", que ces visions ne me sont pas extérieures, apportées par les hongos, mais que je vis plutôt une plongée dans mon inconscient, dans les profondeurs de mon cerveau, peut-être au cœur d'un patrimoine commun à toute l'humanité, voire au monde du vivant. Peut-être est-ce le secret indéchiffrable, pour le profane que je suis, du mystère de nos origines, la vision des éléments essentiels, des structures qui fondent notre psychisme?

                                                                                                

                                                 V LES LOIS DE LA MATIERE ABOLIES

Les visions se font moins vives, je me reconcentre sur mon corps. Plus que jamais mon visage est incontrôlable: rires, tremblements le secouent sous le bonnet. Je me dis que je dois faire attention : c'est comme si les lois de la matière n'existaient plus. J'ai l'impression que ma mâchoire ne retient plus mon menton lorsque j'ouvre la bouche. Je peux l'ouvrir démesurément sans ressentir aucun blocage et même sortir de l'axe de ma mâchoire pour partir à droite ou à gauche. Je me dis qu'il ne faut pas que j'aille trop loin car ça pourrait me poser des problèmes pour quand tout redeviendra normal. Je fais aussi attention à ne pas me mordre les lèvres. Je garde toujours à l'esprit que cette expérience est comme un voyage et que ce n'est que temporaire. C'est sans doute pour ça que je ne ressens pas de peur.

          Visage distordu - Palenque

                   statue maya

Par moments, j'aspire puissamment et mon bonnet doit venir se coller à mes lèvres. La sensation que j'éprouve est très surprenante: je sens le bonnet rentrer par ma bouche et envahir tout mon corps. Mais il n'a pas la substance de la laine, ça ressemble plutôt à quelque chose de vaporeux, une sensation très curieuse, mais pas désagréable.

Par ailleurs, les sons sont décuplés. J'entends tout avec un écho très clair qui se répète plusieurs fois. A un moment, j'entends des Allemands, un homme et une femme parler, avec un grand calme. J'enlève mon bonnet et rouvre les yeux. Il n'y a personne près de moi, je suis seul, face à la selva. Pourtant, je les entends encore plus nettement que s'ils étaient tout à côté de moi ! Ils ne doivent pas être très loin malgré tout. Ils parlent très tranquillement. Je me dis que cette langue se marie très bien avec l'endroit, un aspect cultivé et un peu sauvage à la fois, guttural… Mon esprit vagabonde et je songe à Alexander Von Humboldt, un jeune Allemand du siècle des lumières, grand voyageur, naturaliste et explorateur au Mexique notamment.

 

                                                VI LA PENSEE DESTRUCTUREE

Après cela, je veux appeler David, un peu pour me prouver que je suis revenu sur le même plan, dans la même réalité. Il m'avouera plus tard que tout a été merveilleux pour lui excepté le moment où je l'ai appelé. Il a ressenti à ce moment une forte angoisse. Ma voix est peut-être inquiétante, il faut dire… Il arrive et très vite je me rends compte qu'on n’est pas du tout sur la même longueur d'onde. Il me raconte entre autres qu'il vient de voir un guerrier dans la pierre. J'essaye de lui expliquer en quoi mon expérience a été différente, beaucoup plus psychédélique mais j'éprouve une difficulté terrible à parler. Mon idée est claire dans son concept mais même mentalement je ne parviens pas à la formuler sous forme de mots, de phrases. C'est comme si deux types de pensées s'étaient dissociées dans mon esprit: la pensée conceptuelle et la pensée disons communicationnelle, supposée structurer la première. Momentanément, l'une et l'autre ne vont plus ensemble.

David, quant à lui, a une sale mine, mais peut-être est-ce moi qui le vois ainsi sous l'effet des champignons : il est livide, les yeux dans le vide et semble comme suffoquer par moments. Pourtant, il est enthousiaste. Je me demande si je suis moi aussi dans cet état-là. C'est surprenant en tous cas comme le corps peut sembler aller mal alors que l'esprit atteint des hauteurs.

[1] précolombienne: Il est très ironique de constater que nous nommons un ensemble de très grandes civilisations (aztèque, maya, inca, etc.) avec le nom de celui qui a provoqué leur anéantissement, Colomb…

                             (à suivre…)

 

                                                                                                                       

                                                                 Trikess (FG)

 

 

 

 
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